La gauche française en morceaux

Venerdì, 21 Aprile, 2017

Marc Lazar

L’un des résultats paradoxaux du quinquennat de François Hollande, deuxième Président socialiste de la Vème République, aura été de mettre au grand jour les divisions de la gauche française et d’avoir contribué à son éclatement. Durant les onze années où il fut premier secrétaire du Parti socialiste (1997-2008), François Hollande avait su, sauf en 2005 au moment du référendum sur la Constitution européenne, réaliser des synthèses entre les différents courants qui s’affrontaient au moment des congrès. Ces synthèses au contenu ambigu n’ont pas résisté à l’épreuve du pouvoir. Notamment avec la politique économique adoptée par l’exécutif qui visait à accroître la compétitivité des entreprises et à réformer le marché du travail tout en s’efforçant de préserver de la protection sociale.

La gauche en France est donc divisée en trois grandes sensibilités qui s’incarnent en autant de candidats. Jean-Luc Mélenchon représente la gauche de la gauche et semble porté, selon les sondages, par une extraordinaire dynamique. Dès les premiers jours de la Présidence Hollande, il s’est érigé en adversaire résolu de sa politique et du Parti socialiste auquel il a longtemps appartenu et qu’il exècre. Il a donc le mérite de la cohérence. Son programme combine la convocation d’une Assemblée constituante pour aller vers une 6ème République plus parlementaire, des propositions économiques et sociales typiques de la gauche social-démocrate des années 60-70, un profond engagement écologique, une dénonciation des traités européens qui l’amène à envisager d’en sortir unilatéralement et des professions de foi pacifistes. Jean-Luc Mélenchon sait à la fois organiser des manifestations de masse, des meetings où ses talents de tribun hors-pair explosent, des interventions plus ponctuelles dans des lieux symboliques et le recours aux moyens technologiques les plus modernes. Le nom de son mouvement, La France insoumise, atteste sa volonté de ne plus rester dans le seul camp de la gauche. Un peu comme Podemos en Espagne, Mélenchon explique que désormais l’antagonisme fondamental est celui qui oppose « la force du peuple », son slogan officiel de campagne, à la « caste » qu’il faut « dégager ». Mélenchon espère ainsi participer en position de force à la recomposition politique qui se réalisera à la suite du scrutin présidentiel et de celui des législatives.

De l’autre côté du spectre, Emmanuel Macron partage un constat avec Mélenchon: la gauche socialiste est finie. Mais pour lui, il faut combiner les bonnes volontés de la gauche et de la droite et aller au-delà de ce clivage traditionnel. Profondément pro-européen, libéral sur le plan économique, il prévoit également des mesures sociales en faveur de l’éducation et de la formation et se montre plus libertaire sur les questions de société. De ce fait, il a attiré des personnalités socialistes, à commencer par l’ancien premier ministre, Manuel Valls. Beaucoup d’autres attendent l’issue de la présidentielle et surtout les législatives pour se décider à se rallier à Emmanuel Macron. Si celui-ci est élu président, ils espèrent ainsi pouvoir participer à la majorité parlementaire et lui imposer leurs propositions dans le cadre d’une coalition, d’autant qu’à la différence de beaucoup de « macronistes », ils ont, eux, de l’expérience. Enfin, ils réfléchissent à la création d’un autre parti puisque pour eux le Parti socialiste est condamné.

Entre Mélenchon et Macron, Benoît Hamon mène une campagne incompréhensible et impossible alors même que son intention était de tenter de refonder une social-démocratie utopique et de gouvernement, fortement écologique, fondée sur la perspective de la fin de la civilisation du travail et de l’établissement d’une démocratie participative qui séduit une partie de la jeunesse dotée d’un haut niveau d’instruction. Après avoir gagné la primaire dite de la Belle alliance populaire, il a perdu un temps considérable pour signer un accord avec les Verts, à qui il a fait d’énormes concessions en contrepartie du renoncement de Yannick Jadot à se présenter à l’élection présidentielle, et a cru pouvoir obtenir le ralliement de Jean-Luc Mélenchon. Benoît Hamon qui fut un « frondeur » contestant durement depuis l’été 2014 la politique de François Hollande et de Manuel Valls se retrouve obligé de défendre, du bout des lèvres, une partie du bilan du quinquennat tout en avançant un programme à l’opposé de ce qui a caractérisé celui-ci et qui repose sur un classique tax and spend: revenu universel d’existence (dont les modalités n’ont cessé de changer au fil des mois), réduction du temps de travail, création d’emplois publics, augmentation des impôts, fin du nucléaire en 25 ans mais aussi 6ème République, etc. Dans ces conditions, l’électorat réformiste de la gauche de gouvernement se tourne vers Macron, y compris pour éviter l’hypothèse d’un second tour opposant Marine Le Pen à François Fillon, tandis que les déçus de Hollande et les partisans d’une gauche protestataire préfèrent Mélenchon. Si Benoît Hamon obtient un résultat très faible, la survie du Parti socialiste se posera. Mais pas immédiatement. Car ce parti dispose d’une réelle implantation locale grâce à ses élus. Il faudra donc attendra l’issue des législatives pour voir ce qui se passera.

Il est certain que la gauche française, comme peut-être la droite, est engagée dans un profond processus de transformation politique dont personne pour le moment ne peut prévoir l’issue. 2017 marquera la fin d’un cycle politique entamé en 1971, lorsque François Mitterrand s’empara du Parti socialiste et le refonda. Ce PS allié dans un premier temps avec le puissant Parti communiste avait réussi à dépasser celui-ci et à le marginaliser. Il était devenu le parti dominant à gauche à partir de la fin des années 70 et avait dominé avec le centre droit les élections majeures. Une nouvelle page de l’histoire s’ouvre donc pour la gauche, et pour tout le système des partis politiques en France.


Marc LazarDirecteur du CHSP et Professeur des universités en histoire et sociologie politique à Sciences Po

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